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ET EQUILIBRE ECONOMIQUE
ARMI les problèmes posés aux res niveau d'existence très bas. En 1935, l’ou de profits également, les crédits s’offri
P ponsables de notre économie na vrier canadien consacrait 31* % de son ront. La mévente et le chômage ne seroiït
tionale, aucun n’était plus ur
salaire à sa nourriture et celui des
pas à craindre. Mais il faudra éviter
gent, plus dramatique que ce Etats-Unis 33 %. Seuls, l’ouvrier mexi « l’emballement » de la machine et le
lui du relèvement des salai cain et le brésilien présentaient des pour retour de crises analogues à celles de
res (1). C’èst pourquoi on a pris cette centages comparables à celui des ou 1921 et de 1929.
mesure aussitôt après la libération, de vriers français. L’économie devra être attentivement di
même que pour les allocations familiales. D’autre part, et c’est le point le plus rigée. Ce qu’il faudra avant tout, c’est
Mais il convient de mesurer toute la grave, l’ouvrier français ne consacre proportionner la distribution des reve
distance entre la situation faite à la que 2 à 6 % de son salaire à son loge nus au niveau de la production. Si l’on
masse des travailleurs au point le plus ment. bloquait les salaires, le déséquilibre naî
bas de leurs moyens d'existence — en 30 % dés foyers ae 4 personnes vivent trait du fait que les richesses ne trou
août 1944 — et celle à laquelle ils aspi dans deux pièces ; 48 % dans trois pièces. veraient plus en face d’elles les reve
rent légitimement dans la France recons 23 % des foyers de 6 personnes vivent nus nécessaires pour les acheter. Il fau
truite. Il faut à une politique cohérente dans deux pièces ; 42 % dans trois pièces. dra distribuer sans retard les pouvoirs
et clairvoyante des salaires des fonde Il faut noter que les ouvriers anglais, d’achat. La demande de la consommation
ments économiques solides. Si l’on ne soutiendra alors la production. La pé
reste pas maître de la monnaie et des suisses, nordiques, consacrent 17 à 25 % riode d’après-guerre peut être une pé
de leurs ressources à leur logement.
prix, la hausse nominale du salaire ho riode de bien-être, si les salaires s’élè
raire n’apporte au travail qu’une amélio Situation tragique pour l’ouvrier fran vent progressivement au même rythme
ration illusoire. çais. La hausse de 70 % ne représente que la production. Rien ne serait plus
C’est donc sous ses deux faces, sociale donc plus qu’un minimum provisoire. Il périlleux que de laisser les masses dé
et économique, qu’il faut envisager la faut envisager une nouvelle et profonde munies en face d’une production deve
question des salaires dans l’après- amélioration du pouvoir d’achat des tra nue bientôt surabondante.
guerre. vailleurs en vue de dépasser le minimum Dans cette période, l’augmentation des
vital pour atteindre le minimum humain
Au début de 1944, la moyenne des res salaires devra se faire sans devenir un
sources journalières par tête, en zone indispensable. élément de trouble dans le mécanisme
nord s’étageait de 32 fr. 65 dans les Il faut même envisager une récom des prix. Elle devra donc être prise tout
foyers de deux personnes à 20 fr. 32 dans pense du travail conforme à une norme entière sur l’amélioration du rendement.
les foyers de cinq personnes. Le déficit d’équité plus large encore pour le jour En d’autres termes, elle devra se mesurer
mensuel des budgets allait de 437 fr. où la vie économique redeviendra nor au progrès technique. Ce sera à la direc
pour deux personnes à 593 fr. pour cinq male. tion de l’Economie Nationale d’apprécier
personnes, d’où endettement, impossibi Ce programme peut paraître audacieux. le relèvement des salaires rendu possible
lité d’élever les enfants, vente des ob En réalité, il constitue le seui moyen de par l’accroissement moyen du rendement
jets mobiliers, abaissement de la mora décongestionner l’appareil économique et par l’augmentation de la production.
lité, etc... dont la guerre a prouvé le formidable
Dans quelle proportion fallait-il donc potentiel. Il faut assurer à la production On entrera alors dans la troisième pé
valoriser les salaires pour rétablir l’équi de suffisants débouchés en reconstituant riode ; celle de l’économie de paix. Mais
libre des budgets ouvriers ? La Fédéra progressivement les ressources des mas il faudra prendre garde aux deux grands
tion de Saint-Etienne a fait à ce sujet ses. Et c’est durant toute la période de périls du chômage et de la surproduc
des calculs intéressants ; d’où il résulte plein emploi, qui s’ouvrira inévitable tion, encore présents à toutes les mé
que les ressources nécessaires pour faire ment avec la fin des hostilités, qu’il moires. Il faudra envisager une réduc
vivre une personne devaient être aug faudra assurer à l’avance l’écoulement tion de la journée de travail et réserver
mentées de 73,5 %, pour deux personnes de la production. Ainsi, les exigences de pour cette période les grands travaux
de 70 %, pour trois de 76 %, pour quatre la justice s’accorderont avec celles de d’équipement national qui succéderont
de 83 %, pour cinq de 70 %, pour six de la prospérité du pays. aux travaux de reconstruction de la pé
^54 %, pour sept de 40,8 %. Et l’évalua Mais, s’il faut relever le pouvoir riode précédente. Répétons qu’une crise
tion des dépenses normales a été faite d’achat des masses, il ne faut pas com profonde ne sera évitée que si les masses
au plus juste... C’est vraiment le « mi- promettre la stabilité de la monnaie. disposent à ce moment des moyens suf
numum vital ». Dans l’après-guerre, il faudrait considé fisants pour soutenir par leurs achats
Les résultats généraux de l’enquête rer trois périodes. D’abord, une phase de une offre très abondante, d’où l'impor
menée à Saint-Etienne coïncidant avec transition, pendant laquelle il faudra ju tance de la politique des salaires dans
ceux des autres régions, ont abouti à guler la hausse des prix en maintenant les années précédentes.
cette conclusion qu’une valorisation du pendant un certain délai un certain ra En conclusion, nous avons bien des
salaire de 70 % environ devrait être en tionnement des produits et leur taxa raisons d’optimisme, à condition que
visagée si 1 on voulait donner à l’ouvrier tion -.11 serait absurde de croire'; qüe la l’économie française ait une tête, une
une rémunération simplement vitale. hausse des salaires n’aura pas d’inci organisation et une discipline, ainsi que
Et même, il faudra procéder, à une dence sur les prix. Ce serait retomber des vues d’avenir avec, pour objectif
échéance encore prochaine, à un relève dans l’erreur de 1936. Mais, à moins essentiel, un équilibre économique de
ment autrement important. d’une politique d’abandon et de laisser- paix basé sur une juste répartition des
En effet, il faut remarquer le pourcen aller, la hausse des prix ne doit pas revenus. Mais, ce n’est pas du seul chan
tage considérable de ses ressources — 66 être proportionnelle à celle "des salaires gement de ses conditions de vie que le
à 70 % — que l’ouvrier français de 1944 et un niveau stable des prix doit être monde ouvrier attend la fin de sa condi
consacre à sa nourriture. Ceci dénote un assez vite atteint par paliers successifs. tion prolétarienne. C’est d’une transfor
Cette période mouvante, une fois close, mation des relations même du capital
(I) Voir ; Pierre Bigo, Politique des Salaires s’ouvrira celle de la reconstruction du et du travail à l’intérieur et à l’extérieur
et Equilibre Economique, < Les Problèmes de
l’heure », Action Populaire. pays. Les prix s’enfleront, les marges de l’entreprise.