Page 10 - Coeurs Vaillants Num 28
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                                                                   I ’AVAIS dix-huit ans, je   m’étais îait marin pour vivre
                                                                      d’aventures, mais six   mois d’embarquement sur un
                                                                      charbonnier faisant le   va-et-vient France-Angleterre
                                                                      deux fois par semaine avaient bien entamé ma vocation,
                                                                   tout en noircissant ma peau à tel point que ma mère ne
                                                                   m’aurait plus reconnu. C’est alors qu’un soir de pluie à Calais
                                                                   je fis la connaissance du capitaine Grossetête, petit homme
                                                                   blond, d’aspect réjoui et très agité; j’étais encore crédule et
                                                                   il n’eut aucune peine à me convaincre.



                                                                     Pensez donc : un trésor qu'il acceptait de partager, comme
                                                                   les frais de l’expédition bien entendu. Il était à nous avec
                                                                   certitude; les documents qu’avait trouvés Grossetête chez un
                                                                   antiquaire de Saint-Malo étaient d’une telle précision qu’il me
                                                                   conduirait là-bas comme à la station de métro Opéra, et il
                                                                   nous suffirait alors d’enlever deux ou trois pelletées de terre
                                                                   pour être riches jusqu’à la fin de notre vie.
                                                                     — Vous n’êtes pas superstitieux au moins ? me demanda-

                                                                     En riant, je montrai mes mains noires.
                                                                     — Non, d’ailleurs les fantômes ont peur de salir leur robe
                                                                   au contact des charbonniers.
                                                                     — Ne riez pas, notre corsaire — l’ancien propriétaire du
                                                                   trésor — qui buvait plus souvent que de raison avait établi
                                                                   sa fortune en faisant main basse sur un galion espagnol
                                                                   retour du Brésil, chargé d’écus d’or. Au cours de la beuverie
                                                                   sans nom qui suivit cette prise, il jeta à la mer le contenu
                                                                   d’une caisse de doublons, ce qui eut pour effet de rendre la vie
                                                                   aux esclaves indiens morts dans les mines en extrayant le
                                                                   précieux métal. Ces hommes, maintenant immortels et tout
                                                                   dévoués à leur nouveau maître, veilleraient sur le trésor
                                                                   depuis près de trois siècles...
                                                                     J’aurais dû me méfier d’une pareille histoire, mais j’avais
                                                                   bien dîné et pas un instant je ne doutais de son exactitude ;
                                                                   quant aux fantômes indiens, bien loin de m’effrayer, j’étais
                                                                   curieux de les voir.
                                                                     Je quittai avec joie mon charbonnier pour prendre place à
                                                                   bord d’un paquebot jusqu’au Caire, en compagnie du capi­
                                                                   taine, puis de là nous achevâmes d’engloutir nos économies
                                                                   dans un passage pour Diego Suarez... Le retour ne présente­
                                                                   rait bien sûr aucune difficulté financière.
                                                                     Je vous ferai grâce de tous les tracas que nous eûmes pour
                                                                   nous rendre à pied d’œuvre ! Le document en possession de
                                                                   mon nouvel ami désignait une petite crique sur la côte est de
                                                                   la grande île qui est vaste comme une fois et demie la France.
                                                                   Vu de Calais, une fois sur la terre malgache nous y étions !
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