Page 10 - Coeurs Vaillants Num 08
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ANS le train qui l’amenait de Munich à
Vienne, durant ce triste hiver 1946-1947, Jean
Dessolines était songeur. Il avait déjà vu bien
des misères depuis trois mois qu’il était délégué
français à VU. N. R. R. A. Cet organisme, on
s’en souvient, avait pour tâche de secourir les
populations d’Europe Centrale, très éprouvées
par la récente guerre.
Dans sa tâche quotidienne, le jeune temps qui courent. A part quelques
homme était parfois témoin de faits séries nouvelles, je n’ai pas beaucoup
choquants. A côté de réelles victimes, de choix. C’est que mon magasin a été
il rencontrait trop souvent de « faux complètement pillé, et mes confrères
pauvres » et des professionnels du sont logés à la même enseigne...
marché noir ; les aliments et les biens Le jeune Français s’attendait à un
de première nécessité, distribués par accueil plus cordial; il fut assez décon
l’UNRRA, étaient souvent revendus à certé :
prix d’or. Jean Dessolines se demandait
lui-même s’il était sans reproche. — Je viens, répliqua-t-il, de la'part
Il avait accepté ce jour-là de se charger, de M. Osborne, qui est à-Munich au
au nom d’un collègue, d’une opération titre de délégué de l’UNRRA ; il a déjà
de « troc ». fait des affaires avec vous, le mois
— C’est bien simple, lui avait dit dernier.
celui-ci : à Vienne, la population — Avec moi ? Certainement pas,
manque de tout ; les gens offrent bijoux, que Dieu m’en préserve ! Peut-être
fourrures, objet d’art — leurs montres avec mon fils ; il lui arrive de « travail
même — contre du pain, du beurre, ler » pour son propre compte... Enfin,
des conserves, des cigarettes. Depuis je sais ce qui vous amène... Veuillez
deux ans, c’est entré dans les mœurs : entrer dans cette arrière-boutique :
des scrupules de votre part seraient bien j’entends à votre accent que vous êtes
inutiles... Sur les timbres-poste de col Français, je vais vous montrer des
lection, avait-il poursuivi, il y a des timbres de votre pays.
affaires « formidables » à faire : beau
coup d’ex-grands bourgeois sont obligés Le vieux négociant ouvrit un coffre
de les liquider pour subsister : tenez, secret dissimulé dans la muraille ;
voici une liste des raretés que je désire il en sortit un classeur qu’il ouvrit devant
obtenir ; adressez-vous chez Steiner, Jean ; le jeune homme était lui aussi
rue des Musées, il vous trouvera cela un fervent collectionneur ; il ouvrit
très rapidement. Ah ! surtout, n’oubliez des yeux admiratifs, quelles pièces
pas d’emporter un petit « stock superbes ! La Cérès de France en 1849,
d’échange », et bonne chance, cher le premier timbre gravé en France ;
ami ! des émissions du Gouvernement provi
* soire de Bordeaux, durant la guerre de
» * 1870, le 1 fr. Vermillon également,
tous ces exemplaires d’une qualité
Jean entra dans une boutique sombre; exceptionnelle et d’une fraîcheur ! Plus
la grosse serviette de cuir qu’il portait loin, les spécimens les plus rares des
à la main était bourrée de victuailles. Colonies anglaises, à l’effigie de la
Il était le seul client ; un vieil reine, et les timbres provisoires des
homme d’aspect souffreteux examinait États-Unis, imprimés durant la guerre
des timbres à l’aide d’une loupe. Il se de Sécession...
leva sans empressement et fit un bref — Voilà, dit le marchand : cette
salut. Jean lui tendit la liste remise collection fait partie des cinquante
par son collègue. Le vieillard examina le albums du comte Tarîenberg ; c’est un
papier d’un coup d’œil et le rendit homme de quatre-vingts ans, qui la
presque aussitôt. vend par petits lots, pour ne pas mourir
— Monsieur, dit-il, vous faites cer de faim. En temps normal, cela vaudrait
tainement erreur... Tous ces timbres une fortune ; votre ami l’aura pour
sont beaucoup trop rares et trop chers une bouchée de pain, c’est le cas de le
pour être en stock chez moi par les dire !